Saturday, October 14, 2006

Fischerspooner : Cute And Past

Paru in Partynews N° 113, 2005

© Joël Vacheron

Après l’engouement suscité par sa première production « #1 » et le retentissement de ses shows spectaculaires, Fischerspooner a contribué à sceller définitivement l’univers allégorique arty et vaguement décadent qui colle à l’electroclash. Le nouvel « Odissey » ouvre de nouvelles pistes au duo américain.


L’aptitude de Fischerspooner à susciter l’unanimité a souvent fait passer le duo américain pour un phénomène culturel, certains allant même jusqu’à affirmer que le duo était la meilleure chose qui soit arrivée à la musique depuis l’invention de l’électricité. Précédés d’une telle réputation, on pourrait facilement imaginer que le deux New Yorkais se soient laissés emporter par les sirènes de la hype.

Warren Fischer et Casey Spooner se montrent au contraire d’une gentillesse et d’une modestie sincère pour évoquer leur démarche artistique et présenter les directions données à leur nouveau projet musical : « Odyssey ». Avec cet album, ils se détachent des tonalités electropop de « #1 » pour évoluer vers un style plus mélodique et instrumental. Inspiré par le rock psychédélique, les classiques de la pop et du rock et par les écrivains romantiques, « Odyssey »se présente comme un voyage intimiste et mélancolique qui nous invite à nous détacher de notre esprit rationnel pour écouter nos émotions.

Manifeste pour une pop hybride

Au tournant du millénaire, absorbé par la vague revival qui caractérisait le son electroclash du moment, Fischerspooner a souvent été considéré comme un pur pastiche de l’esthétique sonore et visuelle des 80s. Cependant, cette interprétation ne tient pas compte de la ligne artistique cohérente et originale que le duo a su imposer depuis sa formation en 1998. En effet, les intentions initiales du duo se situaient plus du côté du théâtre expérimental et de l’art contemporain que de la production musicale proprement dite. En ce sens, le succès de Fischerspooner s’est construit à travers un cheminement quelque peu paradoxal.

Warren et Casey se sont rencontrés alors qu’ils étaient étudiants dans une école d’art de Chicago. Se retrouvant à New York quelques années plus tard, ils décident de mettre en place un projet susceptible de mélanger théâtre, image et musique dans même spectacle. Ceci avec comme intention première de dresser des ponts entre la culture d’avant-garde et le mainstream. Selon Casey, ces spectacles visaient à dévoiler les processus de création de l’album et à ainsi « perturber la relation habituellement adoptée dans la pop music entre l’artiste et son public. Nous voulons créer une suspension des croyances liées au star system en fracturant le caractère lisse de cet univers”. Au milieu d’un décor composite et grandiloquent, Casey simule alors grossièrement les chansons de l’album en playback, interpellant régulièrement l’ingénieur pour qu’il arrête le CD afin de pouvoir parler aux danseurs ou se plaindre de la qualité du son. « Le résultat était que bien souvent le public ne savait pas si j’étais en train de jouer la comédie où si j’étais sérieux. Mais je ne pouvais pas être plus direct vis-à-vis du public. Pour moi, ces coupures, cette attitude distante et parfois ironique étaient la manière la plus naturelle de retranscrire les émotions que je ressentais dans ces moments. Je ne pouvais pas être autrement”. Présentés initialement dans un starbuck, ces happenings leur valent rapidement une reconnaissance auprès des milieux artistiques new yorkais. Ils se produisent alors dans un circuit toujours plus vaste de galeries, de musées ou d’événements dédiés à l’art contemporain. Dans cette optique, les musiques électroniques composant « #1 » constituent en quelque sorte la B.O de performances qui ne sont pas destinées initialement au marché musical.

Sorti en très peu d’exemplaires sur un label US le single Emerge devient cependant rapidement un hymne underground et Dj Hell leur ouvre les portes des circuits de la scène electro européenne en les signant sur son label International Dee Jay Gigolo. Par la suite, grâce au succès de « #1 », Fischerspooner se révèle un projet artistique répondant conjointement aux attentes des institutions artistiques, des Dj’s pointus et aux goûts du large public.

L’art de la citation

C’est une démarche quelque peu différente qui prévaut avec « Odyssey » et le duo a par conséquent sensiblement modifié ses méthodes de travail. Dans un premier temps, bien qu’ils envisagent toujours de mettre en place des performances, cette étape est clairement postérieure à l’élaboration du disque : « Nous avons préféré nous concentrer dans un premier temps sur notre album et sur les personnes avec lesquelles nous voulions collaborer. La conception du show viendra plus tard, une seule chose est sûre pour l’instant. Cette fois-ci il y aura des musiciens live». En effet, Warren et Casey ont choisi de se détacher du son purement électronique et « volontairement non organique » qui caractérisait « #1 » pour un son plus chaleureux : « celui que je me souviens d’avoir écouté à la radio quand j’étais enfant», précise Warren, « le son chaud des stations FM 70’s avec des groupes comme Fleetwood Mac, les Beatles ou Pink Floyd ».

Ces quelques noms ne suffisent pas à exprimer le nombre incroyable de références musicales plus ou moins directes qui truffent cette odyssée. Le principe artistique qui prévalait à l’élaboration de leurs environnements visuels composites a ainsi été appliqué dans l’agencement de ce nouvel album. Warren explique que le but de leur démarche « était d’isoler à chaque fois dans des chansons marquantes les idées soniques extrêmes qui permettaient de développer un son différent de tout ce qui avait pu être fait auparavant. Nous avons ensuite tenté de recomposer nos propres compositions à partir de ce matériel. En portant un soin particulier à la production pour que le son corresponde aux critères actuels ».

Pour parvenir à cet objectif, en plus des musiciens de studio, trois producteurs ont posé leurs empreintes. D’une part, Nicolas Verhnes (Fiery Furnaces, Black Dice), « un passionné de musique expérimentale qui fait des réinterprétations bizarres de musique 60’s et qui a passablement influencé l’orientation donnée à cet album ». Tony Hoffer jeune producteur surdoué de Los Angeles (Beck, Air, Phoenix, The Thrills) et Mirwais « qui est venu pour nous donner une dernière dose d’énergie sur la fin, lorsque nous étions épuisés et à court d’idées». Après deux ans de travail intensif, le duo avoue avoir en effet puisé aux limites de son potentiel créatif et physique pour mener à terme cette délicate entreprise : « nous sommes tous les deux devenus un peu fous en faisant cet album » affirme Casey « Nous avions besoin de grandir en tant qu’artistes et pour grandir, il faut changer, le changement n’est jamais facile ». Ces tensions sont souvent retranscrites dans ses paroles inspirées par des écrivains romantiques. Ceux-ci menant, selon lui, « directement à l’idée moderne de la rock star ».

Pour l’occasion, il s’est associé à la chanteuse Linda Perry (ex Four Non Blonde), qui s’est surtout signalée ces dernières années à travers ses textes pour Pink ou Courtney Love. En donnant également son avis sur les compositions et en posant des backings vocals « elle est devenue en quelque sorte le troisième membre du groupe pendant toute cette période de création ». On retrouve également deux invités prestigieux. David Byrne, chanteur des Talking Heads et icône de la scène arty new-yorkaise. Ainsi que l’éminente artiste et écrivain Susan Sontag qui signe les paroles sardoniques et engagées de We Need A War. Casey avoue avoir été profondément marqué par cette brève rencontre : « Ce qui est particulièrement déprimant avec sa disparition, c’est que je pensais réellement avoir trouver un mentor. Je pensais qu’elle allait me donner des conseils pour améliorer mon écriture. Mais en fait, elle nous a proposé un challenge avec cette chanson politique vraiment agressive».

Entourés de ce groupe virtuel, Warren Fischer et Casey Spooner relèvent une fois de plus le défi de créer des ponts entre les cultures pop et arty. Avec leurs compositions d’une implacable efficacité, ils prouvent l’étendue de leur potentiel créatif ainsi que leur étonnante habilité à retranscrire sans prétention une démarche exigeante dans un langage cristallin. C’est là toute la force d’Odyssey qui érige, à partir des multiples citations qui le composent, un univers cohérent inédit, et active subtilement des zones endormies de notre inconscient.

« Odyssey» par Fischerspooner (Capitol – EMI)

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